transdisciplinarité
Philippe Monfouga (20/02/05)
Il paraît
nécessaire désormais de clarifier l’utilisation des termes archive au singulier
et archives au pluriel. En français, si on consulte le dictionnaire, le mot
archives est toujours employé au pluriel, le terme archive au singulier est en
fait un empreint à l’anglais. Alors que les archives désignent à la fois les
documents archivés et le lieu de stockage de ces archives, le terme pris au
singulier renvoie à un système d’énonçabilité. C’est Foucault qui utilisa le
terme au singulier dans l’archéologie du savoir1 :
« l’archive,
c’est d’abord la loi de ce qui peut-être dit, le système qui régit l’apparition
des énoncés comme événements singuliers. Mais l’archive, c’est aussi ce qui
fait que toutes ces choses dites ne s’amassent pas indéfiniment dans une
multitude amorphe, ne s’inscrivent pas non plus dans une linéarité sans
rupture, et ne disparaissent pas au seul hasard d’accidents externes....2 »
Derrida ou Arlette Farges cités plus haut restent imprécis sur leur emploi du
terme et oscillent entre Archive et archives sans véritablement assigner aux
deux termes une distinction claire. Il est en effet parfois difficile de différencier
les deux termes.
The bomb
project est un travail sur internet de l’artiste américain Joy Garnett. Ce
travail se situe à la croisée des chemins entre science, technologie,
communication et guerre. The bomb project se présente comme une archive. Le
travail de Joy Garnett consiste en une accumulation d’images de tests d’armes
nucléaires. Ces images sont fascinantes car derrière un spectacle qui
visuellement peut-être attirant au niveau des couleurs et des formes, on
ressent l’effroyable capacité destructrice de ces machines de mort. Ces
documents sont une présentation de la barbarie humaine. En exposant ces images,
elles sont soumises à la critique et la réflexion de ceux qui les reçoivent. Au
départ, nombreuses sont les images qui ont été prises lors de tests aux USA par
des photographes ignorant les risques de la contamination radioactive, ces
photos étaient des moyens de vérification de la puissance des dernières
avancées en terme de destruction et permettaient aussi d’asseoir la puissance
américaine face au bloc de l’Est.
Cette
œuvre, créée récemment, se justifie par le contexte politique International et
plus précisément américain où juste quand nous pensions être à l’abris de la
"Bombe", la rupture est-ouest s’est effritée et est apparue une autre
sorte de guerre. La peur des missiles à tête nucléaire a été remplacée par la
peur d’une petite et portable "dirty bomb", une attaque en ville par
des armes bactériologiques. Il semble que la stratégie de la dissuasion
mutuelle soit la seule qui régisse les relations entre deux ennemis disposant
des mêmes capacités de destruction (c’est encore vrai entre l’Inde et le
Pakistan par exemple). Mais avec les activités grandissantes de l’industrie
nucléaire et le renouveau d’intérêt pour les armes atomiques par le gouvernement
américain telles que celles utilisant de l’uranium appauvri, il semble
approprié de prendre en considération ces machines de malheur. Tel est le
constat servant de base à cet artiste engagé, qui en dehors de ce projet est
avant tout un peintre qui reproduit sur toile les photographies de presse des
grands quotidiens américain. En plaçant ces photographies dans une archive, Joy
Garnett les libère de leur utilisation première et les recontextualise.
L’archive donne alors la possibilité d’assigner de nouveaux sens aux images. En
liant ces images à des sources officielles et à des sources officieuses, il
casse sans cesse les contextes, en fournit d’autres puis les casse à nouveau.
Dans une œuvre comme celle-ci la référence à la notion d’archives semble évidente,
une accumulation de photos est présentée dès la page d’accueil du projet. Mais
ce qui en fait une archive, ce n’est pas tant les nombreuses photographies
affichées que les liens qui les relient les unes aux autres ou à d’autres sites
apportant des couches supplémentaires de sens à ces images.
Pour
Foucault l’archive n’est pas une accumulation de documents, « Par ce
terme, je n’entends pas la somme de tous les textes qu’une culture a gardés
par-devers elle comme documents de son propre passé, ou comme témoignage de son
identité maintenue ; je n’entends pas non plus les institutions qui, dans
une société donnée, permettent d’enregistrer et de conserver les discours dont
on veut garder la mémoire et maintenir la libre disposition 3 », il utilise
le terme archive au singulier pour désigner « ce qui, à la racine même de
l’énoncé-événement, et dans le corps où il se donne, définit d’entrée de jeu le
système de son énonçabilité4. ».
Bien que
très liée aux archives, l’archive s’en distingue comme étant un système,
l’archive définit le « mode d’actualité de l’énoncé-chose5. »
Mais
qu’est-ce que l’énoncé ? Est-ce une phrase ? Une phrase est bien un
énoncé, mais l’inverse n’est pas forcément vrai. D’autre part deux phrases
identiques peuvent être deux énoncés distincts. Un ensemble de signes peut être
un énoncé mais un énoncé n’est pas un simple ensemble de signes. L’énoncé est
lié à un référentiel qui forme le « lieu, la condition, le champs
d’émergence, l’instance de différenciation des individus ou des objets, des
états de choses et des relations qui sont mises en jeu par l’énoncé lui-même.
6 ». L’énoncé est lié à un sujet qui n’est identique au sujet de sa
formulation, mais lui est extérieur et peut varier, il est dépendant des relations
qu’il entretient avec d’autres énoncés qui lui sont en marge. Il apparaît dans
son mode d’actualité par le jeu des relations entre plusieurs énoncés. Et c’est
l’archive qui définit ce mode d’actualité.
L’archive
est donc ce système régissant les modes d’apparition des énoncés en plaçant des
corrélatifs entre les énoncés. De plus l’identité d’un énoncé diffère dans le
temps de son énonciation et est dépendante des énoncés qui l’entourent, une
proposition donnée n’est pas le même énoncé suivant qu’elle est formulée dans
un temps donné ou dans un autre. En cela l’énoncé est événement, « alors
qu’une énonciation peut être recommencée ou ré-évoquée, alors qu’une forme
(linguistique ou logique) peut-être réactualisée, l’énoncé, lui a en propre de
pouvoir être répété : mais toujours dans des conditions strictes. 7 »
L’archive
n’est donc pas ce qui conserve et sauvegarde des énoncés, ni même ce qui
permettrait de faire réapparaître des énoncés disparus, elle est ce qui fait
apparaître les règles d’une pratique qui permet aux énoncés à la fois de
persister et de se transformer régulièrement. L’archive « est le système
général de la formation et de la transformation des énoncés. 8 »
Philippe
Monfouga, 2005
1Ibid.
2Michel
Foucault, l’archéologie du savoir, Gallimard, Paris, 2002, p. 170.
3Ibid.,
p.171.
4Ibid.,
p.170.
5Ibid.,
p.171.
6Ibid.,
p.121.
7Ibid.,
p. 138.
8Ibid.,
p. 171.
Publié par Philippe
Monfouga le dimanche 20 février 2005.